Histoire - N°146 - Mai/Juin 2017

Lorsque l’île d’Oléron regarde le ciel

Durant l’été 1913, à deux occasions, au Château et à Saint-Pierre, les Oléronais se détournent de la mer et regardent vers le ciel les premiers meetings aériens organisés dans l’île par l’aviateur Henri Chapron.

H

enri Chapron est breveté n° 317 à l’aéroclub de France. Ne possédant pas d’avion personnel, il organise quelques fêtes d’aviation pour faire partager sa passion auprès du très grand public. Ainsi il organise les 4 et 5 août 1912 à Sées au nord d’Alençon un grand meeting avec la participation de pilotes chevronnés de l’époque tels Hanouille et Gazzioli. L’année suivante c’est sur l’île d’Oléron que Chapron souhaite organiser des démonstrations lors de deux grandes fêtes de l’aviation, la première au Château-d’Oléron les 23 et 24 août puis les 13 et 14 septembre à Saint-Pierre-d’Oléron. Les journaux locaux, Le Réveil de l’île d’Oléron ou bien Le Journal de Marennes font la publicité et le compte rendu de ces deux événements nouveaux et extraordinaires qui se tiennent dans l’île.

Le premier événement a lieu les 23 et 24 août au Château-d’Oléron à l’aérodrome de Montravail sur la propriété de monsieur Berthelot, située à 500 mètres de la ville. «M. Chapron, l’aviateur bien connu, fera tout son possible pour que le public conserve de cette première fête d’aviation dans l’île d’Oléron le meilleur souvenir», rapporte Le Réveil de l’île d’Oléron. L’aéroplane, un monoplan biplace Morel, arrive la veille sur l’île en pièces détachées dans des caisses. Pour garantir le succès de ces journées, la Compagnie des chemins de fer économiques met en circulation des trains supplémentaires qui desservent toutes les stations. Pour 50 centimes, on pourra visiter l’appareil le 23 et le 24 au matin avant que dans l’après-midi le programme annonce à partir de 15h : «Grands vols sensationnels : vol de hauteur, vol piqué, vol plané, vol avec passagers», l’ensemble en musique accompagné par l’harmonie locale L’écho de l’Océan. Les courageux doivent prendre contact avec l’organisateur à l’hôtel de France ou directement sur le champ d’aviation. Grand succès populaire car «c’est au milieu d’une affluence considérable, venue de tous les points de l’île et de la côte avoisinante, qu’eut lieu […] la fête d’aviation. Dès le matin, déjà, les rues de notre petite ville présentaient une animation inaccoutumée, et, un peu plus tard, à l’arrivée des trains, d’innombrables flots de spectateurs envahissaient rapidement le champ d’aviation. Aux regards avides, aux conversations bruyantes de tous ces Oléronnais qui cheminaient allègrement vers Montravail, on devinait tout de suite combien cette fête — inédite dans l’île — éveillait en eux de curiosité, l’enthousiasme», rappelle Le Réveil de l’île d’Oléron. L’attente est longue en ce dimanche ensoleillé, «aussi ce fut un formidable hourra qui partit de la foule, quand l’appareil ailé sortit de son garage, salué par les fanfares, aux accents de la Marseillaise», se fait l’écho Le Réveil de l’île d’Oléron.

L’aviateur mécanicien Salvador Hedilla «s’installe sur son siège pendant qu’une huitaine d’hommes retiennent à grand peine l’oiseau prêt à prendre son vol. L’aviateur donne l’ordre de lâcher tout. L’immense libellule bondit, roule sur une trentaine de mètres, puis, quitte gracieusement le sol, saluée par mille acclamations et par L’écho de l’Océan. Un tour, deux tours de piste, tous ont les yeux vers le ciel, tous sont en extase. Soudain, les cœurs se serrent dans les poitrines, les respirations sont suspendues. Hédilla vient de raser les arbres, passer à quelques mètres du sol, puis se relève avec une grâce qui fait l’admiration du public effrayé. Quelques tours encore et, tel un oiseau sur une branche, il se pose légèrement sur le sol au milieu des acclamations de tous, après un vol de dix minutes. Trois quarts d’heure plus tard, le moteur ronfle de nouveau. Une deuxième fois, Hedilla décolle admirablement. Il fait quelques tours de piste et tente d’atterrir, mais il est trop près de l’aérodrome et remonte. Il fait un demi-tour en virant au sud-ouest et commence à descendre…» relate le Journal de Marennes dans son compte rendu de l’événement.

La suite vire presque à l’accident et Le Réveil de l’île d’Oléron est plus concis dans son rapport : «Le contact du moteur ayant été coupé trop tôt, l’atterrissage se trouva brusquement précipité, en outre une défectuosité du sol retint sur place l’appareil, dont l’avant s’affaissa bientôt sous la violence du choc. Un capotage semblait imminent lorsque l’aviateur, se rejetant vigoureusement en arrière, réussit à redresser l’équilibre rompu. La foule, aussitôt accourue, le dégagea de son siège et le porta en triomphe, au milieu d’une salve d’applaudissements. Il en était quitte pour quelques légères contusions, mais le monoplan, lui, gisait lamentablement, tel un oiseau grièvement blessé.» Train d’atterrissage et hélice brisés mais l’appareil est réparé puisque trois semaines plus tard, le Borel est présenté en vol à Villefranche-de-Rouergue et prend part au départ de la course Paris-Le Caire le 20 octobre 1913. Le pilote espagnol Salvador Hedilla trouvera la mort en 1917.

Cependant, «ce regrettable accident termina la fête, mais nous voulons croire, néanmoins, qu’il n’en aura pas gâté tout le plaisir. La journée d’aviation du 24 août marquera, dans les annales de l’île, une date inoubliable.» Date inoubliable renouvelée trois semaines plus tard à Saint-Pierre. Les 13 et 14 septembre, les Oléronais sont invités à cette deuxième grande fête d’aviation, différente de la première par ses intervenants sur le terrain des Marattes (à l’extrémité de l’actuel terrain de l’aéro-club) à 300 m de la gare de Saint-Pierre. L’organisateur, Henri Chapron, fait venir pour l’occasion un pilote rompu aux démonstrations, le pilote belge Hanouille, spécialiste des exhibitions aériennes. Il vole également sur un avion célèbre, le Blériot XI du même type que celui qui avait traversé la Manche. Vol piqué sensationnel, vol plané moteur arrêté, grande descente en spirale de 1 000 mètres en hauteur sont au programme. Une foule encore plus nombreuse se rend à Saint-Pierre, peut-être attirée outre le côté spectaculaire par le goût du risque et de la catastrophe éventuelle possible comme au Château quelque temps auparavant. Pour continuer la fête, la société cycliste le Pédal Club Oléronais organise une fête de nuit avec retraite aux flambeaux et feu d’artifice, embrasement de la place Gambetta avant la soirée de gala au casino. Le pilote Hanouille exécute avec brio ses quatre vols qui s’achèvent par un lâcher de bouquets sur le public. Aucune casse, aucune panne moteur, un meeting parfait au regret de certains spectateurs à la recherche du tragique. Hanouille disparaîtra l’année suivante lors d’un meeting à Saint-Sébastien en Espagne en tombant à la mer. Durant cette fin d’été 1913, les oléronais auront pu suivre les premiers meetings aériens sur leur île et se familiariser avec un nouvel outil au potentiel important pour lequel les Français en général vont se passionner avec des récits héroïques durant la prochaine guerre qui frappe à la porte.

Christophe Bertaud

Photo : Salvador Hedilla est le premier pilote aérien à s’exhiber dans l’île d’Oléron au Château-d’Oléron le 24 août 1913.

 

 

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