Histoire - N°131 - Novembre/Décembre 2014

Des tirailleurs sénégalais inhumés à Oléron

Pendant la Première Guerre mondiale, dix tirailleurs sénégalais sont inhumés pendant l’été 1917 sur l’île d’Oléron dans les cimetières de Saint-Denis-d’Oléron, Saint-George-d’Oléron et Saint-Pierre-d’Oléron. Il s’agit en fait des victimes du torpillage, le 8 juin 1917, du navire le Sequana faisant près de 200 morts.

Le navire Sequana de la Compagnie Sud Atlantique fait la liaison entre Buenos Aires (Argentine) et Bordeaux via le port de Dakar. Au Sénégal, 400 tirailleurs sénégalais s’embarquent pour la France pour rejoindre l’armée française. A son bord, le Sequana est aussi composé de 100 hommes d’équipage, 166 passagers, dont 70 femmes et enfants. Le journal Le Temps du 18 juin 1917 nous résume la suite des évènements : «Le navire, suivant les instructions reçues, était passé, dans la nuit du 7 au 8 du courant, devant l’estuaire de la Gironde, se dirigeant vers le Nord. Il devait, à un certain moment, revenir en arrière, en suivant une route sans doute sillonnée de patrouilleurs, pour gagner Bordeaux. A son passage devant l’île d’Yeu, un sous-marin, dont rien n’avait pu révéler la présence, lui lança une torpille qui, l’atteignant dans sa partie centrale, pénétra dans les soutes, où l’eau, par de larges brèches, s’engouffra bientôt, pour, de là, envahir les chambres des machines et provoquer la perte rapide du bâtiment.» Ce navire en acier, ex City of Corinta, construit à Belfast (Irlande) en 1908, est touché en plein cœur et s’enfonce rapidement.

Le journal Le Matin du 18 juin nous en apprend plus sur le nombre des vicitmes : «Chacun se rendit à son poste et l’évacuation du bâtiment s’accomplit avec ordre et méthode. Les femmes et les enfants furent descendus les premiers dans les embarcations. […] Tous les passagers, sauf deux, ont pu atterrir à l’île d’Yeu, sur les canots du navire. Ceux qui avaient pris place sur les radeaux sont restés pendant huit heures en mer et ont été recueillis par des chalutiers de Port-Breton. 190 Sénégalais ont péri dans cette catastrophe». Les soldats africains composent presque exclusivement les victimes. Ce sont presque la moitié de ceux embarqués à Dakar qui meurent noyés dans la catastrophe.

Le corps des malheureux soldats dérivent ou sont portés par les courants de l’île d’Yeu vers le sud, vers les pertuis Breton et d’Antioche. Dans La Charente-Inférieure du 27 juin 1917, deux rubriques concernent les noyés, une pour Châtelaillon où «la mer a rejeté le cadavre qui ne portait pour tout vêtement qu’une vareuse retenue par une ceinture de cuir. Il avait dû séjourner une quinzaine de jours dans l’eau. On a trouvé dans son portefeuille une carte d’identité au nom de Escourre Jean-Raoul, cambusier, sans désignation d’origine, et une somme en monnaie française et anglaise de 1 200 francs environ.» Il s’agit bien du cambusier, mort à son poste, à la suite du torpillage du Sequana. Sous la rubrique Fouras, on peut lire que «le corps d’un noyé sénégalais a été recueilli en mer. Les obsèques ont été célébrées dimanche dernier avec le cérémonial dû à un soldat tombé pour la patrie.» Le journal Le Matin rapporte le 29 juin 1917 que «des cadavres de soldats sénégalais et de passagers du vapeur Sequana, torpillé récemment au large, sont ramenés en ce moment par nos bateaux de pêche ou rejetés sur nos côtes. On a recueilli, depuis 4 jours, à La Rochelle et à La Pallice, 19 cadavres de soldats noirs.»

Dans les semaines qui suivent la catastrophe, des cadavres sont retrouvés sur les plages du littoral charentais. Il faut alors identifier les corps qui sont par la suite enterrés dans chacune des communes du littoral où ils ont été rejetés par l’océan. C’est ainsi qu’on découvre sur les côtes oléronaises dix corps concernant les tirailleurs ; 4 à Saint-Denis-d’Oléron, 4 à Saint-Georges-d’Oléron et 2 à Saint-Pierre-d’Oléron. A Saint-Denis, on identifie Brofouo Assounou (Sénégal Niger), Kompaoré Bila (Niger), Makadji Dahman (Soudan) et Soré Noga (Haute-Volta). A Saint-Georges-d’Oléron, il s’agit de Kafando Basera (Sénégal Niger), Tapsola Boda (Guinée), Oueddaogo Noga (Haute-Volta) et Patarbiandé (Haute-Volta) et à Saint-Pierre-d’Oléron de Yinam Tendaogo (Haute-Volta) et de Sambo Anady.

Ces soldats ont été recrutés pour la plupart dans le cercle de Ouagadougou (ancienne Haute-Volta aujourd’hui Burkina Faso) dans l’ancienne vaste colonie française du Sénégal-Niger. Certains proviennent aussi de Guinée et même du Soudan. Ils appartiennent au 90e bataillon de tirailleurs sénégalais. Au total, ce sont 50 corps qui s’échouent sur les rivages de la Charente-Inférieure. Outre les dix sépultures sur Oléron, les autres sont visibles à Fouras (1), sur l’île d’Aix (2), au cimetière de La Rochelle et de Laleu, quartier de La Rochelle (25), à Ars-en-Ré (5), à La Couarde-sur-Mer (1) et au Bois-Plage-en-Ré (6).

Les stèles en la mémoire de ces combattants pour la France portent la mention du Souvenir Français qui a pour mission l’entretien des sépultures et des monuments commémoratifs de tous ces hommes et ces femmes morts pour la France, ou qui l’ont bien servie, qu’ils soient Français ou étrangers. Né en 1872 en Alsace et en Lorraine occupées puis créé en 1887 par Xavier Niessen, le Souvenir Français a est reconnu d’utilité publique dès 1906.

Les tirailleurs sénégalais sont un corps de militaires constitué au sein de l’Empire colonial français à partir de 1857 au Sénégal. Ils désignent par la suite l’ensemble des soldats africains de couleur noire qui se battent sous le drapeau français et qui se différencient ainsi des unités d’Afrique du Nord. Environ 200 000 tirailleurs sénégalais se sont battus pour la France durant la Première Guerre mondiale dont 135 000 en Europe. 15 % d’entre eux n’ont jamais revu leur pays de naissance et sont morts pour la France comme ces soldats victimes du torpillage du navire Sequana dont dix reposent à jamais sur l’île d’Oléron.

Christophe Bertaud

Photo : Les quatre tombes de tirailleurs sénégalais dans le cimetière de Saint-Georges-d’Oléron. (C. Bertaud)

 
 

 

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